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Amadal   asbl

Ce que les vents de sable racontent

Adapté de l’article paru dans l’Autre Parole n°6 Septembre 2001, Revue de réflexion et de débats sur la littérature orale et les cultures populaires

Publié par la Maison du conte de Bruxelles-Capitale

J'ai fait connaissance avec le monde touareg au cours de plusieurs voyages dans le Sahara avec les associations Croq'Nature et Amitié Franco Touareg qui financent des projets de développement local: écoles, puits, centres de santé. J'ai alors décidé de collecter des contes touaregs afin de faire partager cette culture essentiellement orale. J’ai présenté des spectacles en Europe avec la complicité d'Hamadi et publié un recueil de textes aux éditions "La Rose des Vents". Ce travail a été effectué en collaboration étroite avec les associations et avec mes amis Touaregs et les bénéfices retourneront directement aux projets.

Je m'efforce, dans ma démarche, de respecter au mieux la culture que j'ai la chance de côtoyer, sans  prétention de faire un travail de type ethnologique mais avec le souci d'être au service d'une oralité vivante. La difficulté de l'entreprise vient en grande partie de l'interprétation inévitable que nous mettons au moment où nous devenons des passeurs, lors du passage de l'oral à l'écrit et du retour à l'oral.

Les enregistrements

Les enregistrements ont eu lieu en octobre 1999 et en janvier 2000 au campement d'Agharous, dans la région d'Agadez au Niger, ensuite au Mali près de Gao en janvier 2001, puis en 2002 et 2004 au Niger dans les Bagzanes et dans la vallée de Talak. Ils ont été réalisés en Français et en Tamasheq, la langue des Touaregs. J'ai ainsi pu recueillir une trentaine de contes. A la nuit tombée, leur travail terminé auprès des troupeaux ou au puits, les hommes et les femmes se sont rassemblés. Prenant la parole tour à tour selon leur envie, ils ont raconté des contes que tous connaissent. Les écoutants corrigeaient les erreurs, donnaient des précisions, riaient des trouvailles. Les enfants allaient et venaient autour de nous pendant que les animaux s'endormaient. Un peu à l'écart, un homme préparait le thé à la lueur des braises. A mes côtés, mon ami Issouf ag Maha, lui-même conteur me traduisait au fur et à mesure. Le conteur se prêtait à ce jeu et s'interrompait de bonne grâce.

Nous avions préparé ces enregistrements. Il était en effet nécessaire de rencontrer plusieurs fois les gens et de partager un peu leur vie pour que je m'imprègne de l'ambiance des lieux, que je perçoive leur façon de bouger, de parler, de rire, que je saisisse les complicités, que nous fassions connaissance tout simplement. J'ai aussi cherché à avoir des versions différentes de la même histoire pour pouvoir les comparer entre elles. Ainsi j'ai rencontré une conteuse à Agadez que j'ai enregistrée et fait traduire par un autre Touareg. Les versions varient très peu, les événements de l'histoire sont les mêmes mais chaque conteur apporte un éclairage particulier au conte: des précisions sur les personnages (telle femme est belle, très belle, la plus belle) et leur comportement, des détails sur les lieux.

La qualité de la personne qui traduit les contes est très importante et j'ai eu la chance de rencontrer un Touareg d'une grande richesse. Poète, chanteur et conteur, Issouf connaît admirablement sa culture et participe activement à sa sauvegarde. Comme phytopathologiste, il a travaillé avec des Européens et est venu plusieurs fois en Europe, notamment avec le groupe de musiciennes et chanteuses "Taflawist". Il connaît donc aussi notre culture. Il vit aujourd'hui avec toute sa famille dans le campement d'Arharous où il dirige le premier centre d'agro-écologie créé dans cette région du Sahara.

L'adaptation et le retour vers le traducteur-conteur

J'ai une première fois transcrit les enregistrements de manière quasi littérale. Certains se sont révélés incomplets:  des parties étaient inaudibles, la fin avait été oubliée par le conteur!  J'ai alors choisi les plus aptes à être publiés. J'ai pris ceux qui me semblaient les plus représentatifs de la culture touarègue, comme ceux ou l'on demande à l'auditeur de choisir la fin la plus appropriée. La qualité de l'histoire et la variété des thèmes m'ont aussi guidée. J'ai ensuite demandé à une touarègue vivant à Paris une seconde traduction à partir des bandes enregistrées mais il s'est avéré que la traduction d'Issouf était très fidèle.

Dans la phase de réécriture plusieurs difficultés se sont présentées. En premier lieu, les problèmes de compréhension de la culture touarègue comme les rapports entre les belles-mères et leurs beaux-fils (qui ne peuvent pas se parler ni manger dans la même pièce). Il fallait alors se documenter, contacter les amis qui nous accompagnent lors de nos voyages. Je me suis heurtée aussi au danger inverse d'être trop explicative à propos de certains aspects de la vie touarègue que je connaissais mais qui demandaient une explication, comme les rites de rencontre des jeunes gens, la façon de faire connaissance ou de se saluer, les règles de préséance au puits, les rapports familiaux… J'ai essayé de les faire transparaître dans le texte sans l'alourdir, en gardant à l'esprit que le sens général peut être compris sans qu'il faille accumuler trop de détails typiques.

Après cette première réécriture j'ai renvoyé les textes au traducteur-conteur, Issouf Maha, pour qu'il me donne son avis et qu'il réponde à une série de questions: Y-a-t-il des inexactitudes, des invraisemblances, des anachronismes? L'esprit du conte est-il restitué dans le texte? Les explications données (coutumes, rites, symboles…) sont-elles correctes? Comment tenir compte, dans l'écriture, du fait que les textes écrits sont destinés à des gens qui ne connaissent pas ou peu le monde touareg? Eternel problème de la traduction: conserver l'esprit ou la lettre? J'ai aussi demandé à Issouf qu'il m'écrive un texte qui explique l'importance du conte dans sa société, son rôle formateur, sa place dans la vie de tous les jours… Ce texte a servi d'introduction au recueil publié.

Du texte au spectacle: retour à l'oral

Le retour à l'oral doit rendre un corps au squelette du conte, restituer les sentiments et les émotions du conte que j'ai éprouvés sur place mais qui n'apparaissent plus dans le texte: ceux qui sont liés à la gestuelle, aux relations qui s'instaurent entre le conteur et son audience. Par exemple dans le conte "Tashida la belle", le père refuse que son fils épouse une ânesse. Il dit simplement "non" deux fois. Lorsqu'il est lu, ce refus reste abrupt et en devient presque incompréhensible alors qu'oralement, par l'expression, il devient clair car on perçoit que le père a peur et qu'il est choqué.

S'il a été difficile de choisir les contes à réécrire, le choix de ceux qui devaient être dits a encore été plus difficile. Trouver l'équilibre entre les contes pour qu'ils se répondent, préservent la variété des thèmes abordés, pour qu'ils me parlent et qu'ils parlent au public. Dans les campements, les conteurs sont au milieu de leur famille et de leurs amis sans aucun artifice. Ici, le plus souvent sur une scène et en représentation, il faut construire une relation avec le public, susciter l'attention, garder la fraîcheur et s'amuser, transmettre l'émotion, rester dans l'ici et le maintenant.

Après avoir travaillé longtemps seule sur les textes, j'éprouve le besoin d'un regard extérieur qui aide à remettre en bouche les mots que je me suis appropriée en les écrivant, qui évite la cristallisation du conte dans le dire, dans le geste ou dans le ton. C'est une gageure pour une européenne de présenter en public des contes qui viennent de si loin!

Ce n'est ni de l'ethnologie, ni de l'exotisme!

Je n'ai pas voulu faire un travail d'ethnologie mais j'ai utilisé des ouvrages de référence[1] car je veux comprendre ce qui m'en différencie et ce qui m'en rapproche. Le conteur cherche modestement à transmettre des fragments de culture, mais il doit le faire en tâchant de respecter au mieux les symbolismes et les relations sociales qui y sont exprimées, particulièrement dans les niveaux de langage. Il faut par exemple restituer dans les dialogues les formules de salutations, les expressions locales et tout le jeu des relations avec le public. Certains de ces éléments peuvent être exprimés dans le texte écrit mais pas tous comme je viens de l'indiquer avec "Tashida la belle". J'ai aussi consulté des ouvrages traitant du symbolisme ou des cosmogonies, mais ceux-ci ne m'ont pas paru suffisamment précis pour en tirer des clés de lecture. D'où, à nouveau, l'importance de la qualité des partenaires capables de m'indiquer les éléments symboliques essentiels et leur sens.

Il ne faut pas que les contes soient "volés" ou "exploités" sans réflexion ou encore au service d'un exotisme facile, comme c'est souvent le cas aujourd'hui pour les musiques du monde. Susciter des émotions mais pas n'importe lesquelles et pas au prix de n'importe quelle transformation. Il est courant en musique de fragmenter, d'échantillonner, de mélanger des sons de sources complètement différentes, d'y ajouter de l'électronique pour plaire à nos oreilles occidentales. L'oralité ne fait pas appel à ces artifices mais des travers semblables guettent le conteur sous d'autres formes s'il n'a pas conscience qu'une culture est un tout dont le conte n'est qu'une partie. Chercher à être un "passeur", pas un "exploiteur". Le premier spectacle que j'ai présenté était un conte berbère. Je l'ai raconté quelques fois sans connaître l'univers dont il venait. Après un voyage dans le Sud marocain, je me suis rendu compte que la façon même de raconter, de ressentir, de décrire les lieux avaient changé. Les images mentales étaient imprégnées de ce que j'y avais vécu. Le fait de vivre au moins un peu avec les Touaregs et de construire avec eux ce nouveau projet m'apparaît de plus en plus déterminant même si j'ai conscience que le conteur a rarement cette possibilité et qu'il ne doit pas se priver pour la cause des contes qui n'appartiennent pas à sa culture.   

Et la suite…

C'est un travail de longue haleine car il faut retourner là-bas pour montrer ce qui a été fait et leur raconter leurs propres histoires et observer leurs réactions – et je vous assure que cela se fait dans la gaîté! Nous avons aussi le projet avec l’Unesco d'éditer un ou plusieurs contes dans une version bilingue Français - Tifinagh (l'écriture touarègue) destinée aux enfants des écoles. Si beaucoup d'adultes savent encore lire leur écriture, peu maîtrisent le français qui est la langue officielle de l'enseignement au Niger et au Mali. Ces petits livres peuvent contribuer à une rencontre entre l'éducation traditionnelle et l'école.

J'ai aussi à cœur de tisser des liens plus importants avec les femmes qui parlent encore moins le français. Les contes racontés par les femmes entre elles ne sont pas forcément les mêmes et la plupart des recueils ont été faits avec la parole des hommes. De plus, lorsque la traduction est faite par un homme, le langage tenu n'est plus le même.

Ce que les Touaregs racontent

Les thèmes les plus généraux sont les mêmes que dans nos contes traditionnels, à savoir l'initiation, l'amour et la mort. Il y a  beaucoup de contes sur l'itinéraire d'un individu et les épreuves qu'il traverse pour s'accomplir, des contes à rire, des contes d'animaux, des contes de métamorphoses. Mais la manière de les aborder passe par les éléments importants de la vie touarègue comme l'eau et le puits, le désert et l'éloignement du campement, les troupeaux, la recherche de nourriture, l'amour avec toutes ses coutumes, le rapport aux marâtres, les jeunes targui et targuia prêts à tout pour conquérir leur amour. Plus caractéristiques sont les contes à énigmes où le public doit débattre lui-même de la fin de l'aventure.

La société traditionnellement matriarcale imprègne aussi les contes très fortement. Il faut savoir qu'un homme noble, même un chef, n'est rien sans sa femme car la tente, le lieu ou il peut recevoir ses vassaux, appartient à sa femme. Pas de tente, pas de chef! Qu'une fille a la droit de refuser le prétendant que son père lui propose. On trouve aussi des éléments merveilleux comme des naissances extraordinaires, des femmes qui entrent dans les animaux ou deviennent des oiseaux. On rencontre aussi des êtres hybrides, des démons qui vivent dans les puits, des fous sages, des idiots, des génies. Les contes mettant en scène les animaux (qui se tendent des pièges, qui luttent pour avoir le pouvoir, etc.) symbolisent les rapports de castes et d'ethnies. Ils se moquent du pouvoir et même de Dieu. Ils stigmatisent les comportements par de larges traits de caractère: la bêtise et la vanité du chacal, la malignité et la rouerie des margouillats.

En voici un exemple:

Le chacal et le margouillat

Ce jour là, le chacal se cache aux abords du puits avant l'aube.

Les chameaux arrivent, il ne bouge pas.

Les bœufs arrivent, il ne bouge pas.

Les chèvres arrivent, il se tend. Un peu à l'écart du troupeau une vielle bête suit, elle boitille, se traîne plus qu'elle ne s'avance.

Le chacal se ramasse, bondit sur son dos, la tue, la traîne à l'abri des regards.

Il se prépare à la dépecer.

 

- Salut à vous, puissant seigneur.

- Hein! A vous salut. Qui parle?

- Moi, ici, votre seigneurie, votre humble serviteur

 

Le chacal regarde tout autour de lui, rien.

Un petit mouvement se fait à ses pieds. Un lézard minuscule, un margouillat le regarde les yeux remplis d'admiration:

- Ca va?

- Rien que le bien.

- Et ta famille?

- Rien que le  bien.

- … Mais je rêve... Toi, seigneur chacal, un si grand prince,
t'abaisser à dépecer un animal? C'est impossible, voyons.

-Tu le penses vraiment?

- Bien sur, oh! Mon maître!  Laisse-moi faire,
c'est un grand honneur pour moi et tous les miens que de te servir.

- Mmm! Soit, allez-y.

- Repose-toi, nous veillons.

 

Le chacal cherche un gros arbre, une belle ombre, il se couche, il s'endort aussitôt.

Les margouillats sortent de tous les trous, entourent la proie, piaillent de joie, s'activent,  dépècent la chèvre en un rien de temps, grillent la viande encore plus vite et se régalent tous correctement.

Le chacal dort profondément, ses ronflements troublent les feuilles de l'arbre sous lequel il repose.

Les margouillats ont tout mangé, ils ont même très soigneusement rongé les os ne laissant pas même un lambeau de chair juteuse.

Repus, ils rentrent dans leurs tanières. Ils ne laissent derrière eux que celui qui a proposé son aide au chacal.

Le margouillat rassemble les os épars, les met tous dans la peau qui a été minutieusement nettoyée, l'attache convenablement en laissant la queue traîner hors du ballot.

Il court vers le chacal, lui saute sur le ventre, le frappe de toutes ses forces:

 

-        Seigneur chacal, vite, réveille-toi?

- Quoi? Quoi?

- Nous sommes attaqués sauve-toi! Prends ta proie.

- Hein! Quoi?

- Nos ennemis, ils vont nous encercler Prends la viande, fuis.

- Heu! Oui, oui.

 

Le chacal attrape le ballot de viande, bondit, s'enfuit à toutes pattes droit vers les épineux qui offrent de nombreuses cachettes. Il se fait battre par les branches, griffer par les épines, bousculer par les rochers. Le sac de peau se déchire, les os s'éparpillent, sautent bruyamment dans tous les coins, l'un d'eux tombe sur son épaule. Il se pétrifie:

 

- Pitié cher ennemis, épargnez-moi…Prenez tout!

 Il tremble, ses dents s'entrechoquent, ses genoux se dérobent. Il jette des petits coups d'œil apeurés autour de lui. Son regard tombe sur un os, puis sur un autre.

 - Quoi? Des os de chèvres! …
Ah! Le maudit, ils m'a arnaqué! Il va payer et tout de suite.  

Il revient sur ses pas, rumine, grogne, peste, cherche le margouillat.

Il fouille les arbres, les buissons, il soulève les pierres, il gratte les tas de sable, longtemps.

Il trouve enfin, sous un gros rocher, un petit trou. Il s'aplatit sur le sol, renifle, colle son œil sur le trou:

 

- Ah! Ah! Je te tiens misérable. Sors de là.

- Chut! Tais-toi.

- Tu va souffrir misérable.

- Tais-toi, ils sont là.

- Qui?

- Mais, nos ennemis voyons.

- Cela suffit maintenant! Il n'y a pas d'ennemis, il n'y en jamais eu,
tu t'es moqué de moi, maudit. Sors de là.

- Jamais, il y a mes provisions ici.

- Sors que je t'étripe.

- Non, viens me chercher si tu veux

Si tu réussis à entrer, je te laisse toutes mes provisions.

 

Le chacal aussitôt griffe le sol autour du rocher, pousse son museau dans le trou, il tente de faire bouger la pierre, s'acharne, souffle, ahane. Complètement essoufflé, il s'effondre:

- Mais comment es-tu entré?

- Oh! C'est très simple.

- Parle, dis-moi et je partagerai avec toi tes provisions.

-        Bon, tu vas là-bas, à vingt mètres.

- Comme ça?

-        Oui, tu baisses la tête.

- Comme ça?

- Oui, tu fermes les yeux. Tu cours du plus vite que tu peux.

Surtout, vise bien le rocher.

 

Le chacal s'exécute sans tarder, il y met tout son cœur, il court aussi vite que le vent de sable.

Ce jour là, il a frappé si fort que sa tête sans cervelle a explosé et qu'il a fendu le rocher.

Et voilà, le chacal est fini et l'histoire aussi.

Le chacal et le margouillat, Conte touareg de l'Aïr, campement d'Arharous octobre 1999. Traduction Issouf Ag Maha, adaptation Zazie Dechambre.

 

Le livre : Ce que les vents de sables racontent…: Traduction Issouf Ag Maha, adaptation Zazie Dechambre, Editions, La Rose Des Vents.

Le spectacle: Tandis qu’ils dorment tous, je dis mon chant d’amour Contes Touareg de l'Aïr, avec la collaboration artistique d’Hamadi par Zazie Dechambre.

L'association "Amitié Franco Touareg" assure la mise en place et le suivi des projets de développement (écoles, puits, points de santé) qui sont financés par les recettes des voyages (randonnées chamelières et méharées) organisés par "Croq'Nature" dans le Sahara au Maroc, au Niger et au Mali. 

 

Les contes touaregs: ce que les ethnologues racontent

"Les touareg se définissent eux-mêmes comme Kel tamacheq "ceux qui parlent la langue tamacheq, et qualifient ceux parmi eux qui excellent dans l'art oratoire de kel awal " ceux de la parole". La parole est donc perçue comme essentielle, valorisante quand il s'agit des usages poétiques où se côtoient jeu verbal et joutes oratoires. La tradition orale fait l'éloge du bon usage de la parole; le proverbe suivant en témoigne: "L'homme qui sait parler, son cheval est toujours dans la course".

Se dit de quelqu'un qui maîtrise l'art de la parole, de manière aussi bien positive (savoir se mettre en valeur) que négative (être vaniteux).

Dans une société où l'éloquence est à l'honneur, on s'exerce à manier cet art jeune. Le conte ou le proverbe prépare à l'exercice de genre comme l'énigme, les paroles allusives ou encore la poésie. Ces pratiques langagières déploient, pour produire du sens, des mécanismes multiples et des formes complexes. Le conte, en puisant sa poétique dans sa manière d'agencer des procédés stylistiques qui relèvent de la communication courante, est accessible à quiconque se sent apte à prendre la parole devant un auditoire. Il n'existe pas de conteurs professionnels, cependant les forgerons content plus volontiers; on dit d'un forgeron: "il vit de ses paroles". Son statut social le lui permet, il peut monnayer ses paroles contre une récompense. Généralement elle se résume à quelques morceaux de sucre et du thé.

Si tout est prétexte au récit, il existe des moments privilégiés pour se réunir autour d'un conte; c'est généralement à la tombée de la nuit. L'interdit relatif à la narration diurne est à considérer comme un usage, il n'est pas perçu comme un tabou dont la transgression entraînerait des conséquences néfastes. Dans d'autres aires berbères comme la Kabylie, le conte ne devrait être raconté que le soir ou la nuit: "le jour, on aurait perdu ses cheveux". Chez les touaregs, c'est une stratégie pour que chacun vaque à ses occupations. A une demande pressante des enfants auprès des adultes on répond: "si vous faites des contes la journée vous aller vous égarer". En langue touarègue on dit littéralement "faire un conte" dans le sens "raconter un conte". Par cette menace on met en garde les "petits bergers" et on prévient la perte des chevreaux ou d'agneaux. Le conte constitue ainsi un moyen de pression sur les enfants pour les tenir sages toute la journée.

Les réunions autour de séances de thé, qui rythme la vie quotidienne touarègue, favorisent la profusion des proverbes et l'émergence du récit. Le conte, comme le récit légendaire, partage la préférence de l'auditoire, cependant le conte est plus fréquent. Dans une assemblée le conteur est souvent désigné par la sollicitation du public. Il s'assoit par terre en tailleur, l'auditoire se réorganise autour de lui en demi-cercle, le choix du conte peut prendre la forme d'une négociation entre le conteur et son auditoire qui l'interpelle en lui disant: "raconte-nous le conte celui de". La requête peut porter sur un large éventail comme dans "raconte-nous le conte celui du rire, des animaux, de l'intelligence ou du chant"., en précisant le refrain en question, comme elle peut être plus précise: "le conte du lion et de la hase". Il arrive que le conteur prenne les devants et annonce son choix."

Naïma Louali-Raynal, Nadine Decourt et Ramada Elghamis,
 Littérature Orale Touarègue, contes et proverbes, Editions l'Harmattan p. 12-15.

 


[1] Par exemple: Traditions Touarègues nigériennes de Mohamed Aghali Zakara et Jeanine Drouin ou encore Littérature Orale Touarègue, contes et proverbes, Naïma Louali-Raynal, Nadine Decourt et Ramada Elghamis, tous les deux aux éditions l'Harmattan.

 

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© Albert Dechambre   14/03/2008